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   "666.667 Club", va sortir, Jean Paul Roy intègre le groupe à la place de Frédéric Vidalenc, bref, une période de changement pour Noir désir. Propos recueillis par JC Panek, dans "L'indic" n°28, janvier 1996

    Noir Désir a toujours eu pour habitude de ne jamais reproduire ce qui a déjà été fait. Une véritable marque de fabrique doublée d'une singularité vivace a fait de ce quatuor un véritable groupe culte même si Noir Désir s'en défend, sans doute par excès d'humilité. Trois ans après la sortie d'un double album live qui marquait la fin d'un cycle, Noir Désir repart sur de nouvelles bases avec une formation remodelée et un album, 666667 Club, qui témoigne d'une avancée toujours aussi violemment pertinente.

 

Vous dites souvent qu'avec Noir Désir, il faut repartire à zéro. Est-ce que votre passé est aussi difficile à supporter que ça, encore aujourd'hui ?

(Serge) Repartir à zéro, ça ne signifie pas oublier son passé. A chaque fois qu'on se retrouve, on se demande avant tout si on a vraiment envie de continuer ensemble. Je trouve que c'est une attitude plutôt saine.


(Denis) On ne fait pas un album de plus parce qu'on a un contrat avec la maison de disques ou parce que des gens l'attendent et qu'on a une tournée à faire dans la foulée. Ces considérations passent toujours en arrière-plan.

Vous vous posez souvent ce genre de questions quant au fait de continuer ou d'arrêter ?

A chaque album (en choeur, rires) !
(Bertrand) Oui. Ça nous oblige à repartit réellement à zéro et à nous poser des questions qui vont de la plus basique à la plus tordue. Cette remise en question te permet de vivre des choses déjà présentes dans le passé mais en revêtant de nouveaux habits. Cette attitude nous empêche de nous reposer sur nos lauriers. Les plans de carrière, ça vient bien après les questions les plus basiques. C'est une évidence, une logique humaine Mieux vaut ne pas faire les choses à l'envers.

Vous dites les questions les plus basiques aux plus tordues mais vous êtes-vous déjà demandé : "est-ce qu'on va se supporter et pouvoir encore travailler ensemble" ?

Bien sûr ! Cela rejoint aussi d'autres interrogations. Est-ce qu'on a encore quelque chose à donner ? Va-t-on pouvoir se permettre d'être différents si on en a envie sans frustrer les attentes du public ? Sommes-nous capables de contourner ces attentes et de faire ce que l'on veut ? Mais ce sont des questions dont les réponses ne sont jamais données, notamment par rapport au public. Grossièrement, on se demande si on en n'a pas marre.


(Serge) Encore une fois, se demander si on ne va pas arrêter, c'est tout à fait normal. Sinon, le disque ne serait pas intéressant ou il n'y en aurait pas ! Les compos ne sonneraient pas correctement parce qu'entre nous, la compréhension ne serait pas suffisante, l'échange aussi. Lorsqu'on est arrivés en studio, on a tout posé, on a mis le groupe en standby et on a réfléchi si on continuait ou pas.


(Denis) Je crois que la pire chose à vivre, ce ne serait pas la séparation mais le fait de continuer sans fois. On pourrait se masquer les yeux pour les maquettes et à la limite en studio mais les tournées seraient horribles.

Et toi, Jean-Paul, en tant que nouveau venu, tu as participé à ce genre de conversations ?

(Jean-Paul) Je suis effectivement arrivé à un moment où il y avait beaucoup de questions de ce genre. Mais de toute façon, je connaissais déjà le groupe (NDR : Jean-Paul était roadie du groupe), mais j'étais... caché.


(Bertrand) Putain, ça y est, je vois qui t'es ! (rires) (Jean-Paul) Ces questions évitent de tomber dans une routine même si pour moi, le problème ne se posait pas véritablement.


(Bertrand) Et là, il était déjà dans l'oeil du cyclone. Il avait donc déjà vécu une montée et pies qu'une descente. La montée, c'était l'avancement dans nos compos, la construction de notre univers sonore sans qu'il y ait eu une vraie confrontation comme un studio ou la sortie de l'album.

Aujourd'hui, est-ce que le fait d'être un Noir Désir a bouleversé ta vie d'une certaine manière ?

(Jean-Paul) Pas du tout, rien n'a véritablement changé car je travaillais déjà avec eux avant. La grosse différence, c'est que maintenant, je n'attends plus ! Je participe. Et je peux critiquer les copains, dire qu'ils jouent mal (rires). Au début, j'étais content, excité. Après, tu entrevois tout ce que ça entraîne et j'ai eu un peu peur. Tu ne sais pas ce que t'attend. J'ai déjà joué dans des groupes mais les seules questions posées étaient : comment on va faire un concert et est-ce qu'un jour, on enregistre un quatre titres. Là, la problématique est différente. Le studio est grand, des gens attendent le disque, la tournée. Tout ça est un peu bizarre. Ce sont un peu mes premiers pas de musicien et parfois, j'ai l'impression de brûler des étapes. J'ai commencé petit et là je me retrouve dans Noir Désir, je n'ai pas eu d'étapes intermédiaires.

C'est facile d'être un Noir Désir ?

Pour Î'instant, tout ce qu'on a fait, c'était entre nous, les maquettes, le studio... Aujourd'hui, on fait l'interview, c'est un exercice nouveau pour moi. Je n'ai pas encore eu de contacts avec l'extérieur, ce qu'eux ont déjà ressenti comme grosse pression. Les choses qui s'accélèrent. J'ai hâte de rencontrer le public, ça me manque.

Et à vous, les "anciens", que vous a apporté Jean-Paul ?

(Bertrand) Une forme de rigueur, de conscience dans son approche des choses ainsi qu'une simplicité. Il se rend compte de la pression mais il n'en fait pas une montagne. Il agit instinctivement, avec son coeur et le peu d'intelligence que la nature a bien voulu lui céder (rires). Dans la rigueur, j'entends aussi le fait que l'on puisse compter sur lui, ce qui n'est pas rien... mais tout (rires).


(Denis) Disons qu'on se noie assez facilement pour certains trucs et Jean-Paul a le recul que nous n'avons pas, du genre "Mais pourquoi on se prend la tête, on devrait faire comme ça". Et c'est vrai que lorsqu'on y réfléchit, on se dit qu'il a raison. Musicalement, en tant que batteur, j'ai souvent eu l'impression de jouer avec trois guitaristes et là, j'ai un bassiste. Ça ne veut pas dire que je n'aimais pas jouer avec Fred ! C'était autre chose, c'est tout. C'est la première fois que la rythmique change à ce point. Ça va s'entendre.


(Bertrand) Avec Jean- Paul, j'ai l'impression de passer la barre de l'habitude des groupes beaucoup plus en dilettante. Nous, on apprend des choses grâce à lui et inversement. Il a une habitude de groupes qui jouent dans les caves, nous aussi d'une certaine façon, mais on connaît d'autres aspects du groupe qui font la différence, on essaie de comprendre plus à fond et construire plus loin. Et lui, par la suite, réalise certaines choses.


(Jean-Paul) Être dans Noir Désir m'a beaucoup apporté musicalement, c'est un grand apprentissage.

Cela veut dire que les membres sont interchangeables dans Noir Désir ?

(Bertrand) Tout ce qu'on savait, c'est que si Fred partait, Noir Désir ne s'arrêtait pas. on s'entend toujours bien avec lui, il joue d'ailleurs sur un morceau de l'album, Septembre en attendant. L'alchimie, les rapports humains, y compris les rapports de force ont complètement changé avec Jean-Paul. Il n'a pas la même approche des choses que Fred, la même intelligence dans le fait de résoudre des conflits. Dans un groupe, il y a toujours des noeuds qui se forment, comme dans une famille, et son approche des problèmes est intéressante.


(Serge) Notre problème, c'est qu'on est très bordéliques, dans le sens où on discute tout le temps. Une question en amène dix autres. On est très chiants entre nous, on se prend vite la tête. Maintenant, l'équilibre est intéressant parce que Jean-Paul est plus solide. C'est rassurant d'avoir quelqu'un comme lui. Denis est aussi un peu comme ça. Par contre, Bertrand et moi, on est les pires pour faire un pas en avant et dix en arrière ! Maintenant, l'équilibre est davantage maintenu. Jean-Paul amène de la clarté.


(Bertrand) Je trouve que Jean-Paul est plus lucide à notre sujet, même s'il nous connaissait avant. Sans aucun brouillage d'ondes, en toute honnêteté et en dégraissant les fausses pudeurs, il est plus lucide que Fred ne l'a été en dix ou quinze ans, mais ce sont des choses qui ne se commandent pas.


(Jean-Paul) Quand tu entres dans un groupe, tu as un rôle à jouer. Même s'ils m'avaient proposé d'être un musicien additionnel, j'aurais accepté. Mais le truc, c'est que je fais partie du groupe aujourd'hui ! Je suis un quart de Noir Désir. Donc, quand il y a un truc qui ne me va pas, je le dis.

Beaucoup de gens attendent cet album. Mais, en même temps, ne faut-il pas faire un constat amer dans le sens où, en France, à part Noir Désir on a vraiment du mal à faire son trou ?

(Bertrand) Effectivement, on constate que d'autres groupes ont du mal à faire leur trou, on le sait. C'est vrai que c'est un constat amer et bizarre à la fois. Franchement, je trouve que Î'attente autour de notre nouvel album est disproportionnée... Pour Tostaky et même avant, on avait dit qu'on ne voulait pas être seuls. Maintenant, on ne le dit même plus ! Ça ferait trop redondant, les sauveurs du rock français. En France, il y a la vague fusion qui marche bien, Lofofora, No one... sans oublier Miossec dans un autre genre. Derrière, c'est vrai que beaucoup rament dans l'immense dépression. C'est trop galère même si ce ne sont pas les ventes qui déterminent la valeur. Même si tu mets toute ton énergie dans un album et que tu ne parviens pas à en vendre plus de 2000, tu finis par être usé.

Pensez-vous encore inviter plusieurs groupes en première partie ?

Oui, mais on n'a pas eu les mêmes flashs, ni les mêmes orientations. On n'a pas cherché à mettre les groupes rock ou les copains de Bordeaux systématiquement. En plus, on s'est rendu compte que le service tendu dans le passé était très relatif. Nous ne sommes pas non plus le réceptacle obligé de tout ce qui se fait de bien en France. Pour novembre et décembre, il y a deux dates avec les Subtle Plaque sinon, il y aura un quartet disons de jazz avec un ancien membre de Sons Of The Desert. C'est beau et ça dégage plein d'énergie.

Vous dites qu'un album est le résultat de ce qu'on vit pendant la période qui le précède. On a l'impression en écoutant "A ton étoile" ou "Septembre en attendant", qu'il reflète une période peuplée de doutes ?

Tu as raison mais les paroles ne sont pas sombres. On peut toujours s'échapper, ne plus être en phase avec le monde. Nous sommes en studio depuis la mi-juillet. Ca peut paraître long mais je peux avouer qu'il y a une première série de compositions qui n'a pas fait l'unanimité au sein du groupe. C'était trop noir, du genre descriptions de dépression... C'était chiant. Il y a eu une auto-censure. Ce n'est qu'après que je suis parvenu à trouver un autre équilibre. je suis plus intéressé par le style qu'on ne le croit. Transmettre de l'émotion, c'est ce qu'on recherche avant tout mais pas à tout prix. A ton étoile ne fait pas forcément référence au monde du spectacle, c'est une des lectures possibles. Parfois, la lumière brille mais loin, très loin et il y a du chemin à faire pouf voir les choses briller...

Et votre étoile à vous, c'est qui ?

(Silence) C'est personne !

Mais vous ne pouvez nier que pour des gens, cette étoile, c'est Noir Désir ?

Sincèrement, j'espère que non !

Je cite donc. "Sous la lumière en plein et dans l'ombre en silence, si tu cherches un abri inaccessible, dis-toi qu'il n'est pas loin et qu'on y brille". Ce "on", c'est Noir désir ?

Non, c'est tout le monde. Je n'y avais pas du tout pensé, merci (rires). Chaque fois qu'on donne quelque chose ou qu'on envoie de l'espoir aux autres, c'est pour avoir un écho, ça se mélange. Mais ce n'est pas le groupe par rapport au public.

"Un jour en France", c'est pour évoquer l'après-Mitterrand ou la Chiraquie ?

C'est aussi le deuxième septennat ! Ce n'est pas un constat exhaustif de ce qu'il y a de positif et de négatif en Fiance. Un jour en France est très subjectif, c'est une impression. C'est peut-être profondément ancré dans les Français de vouloir des politiciens honnêtes quand eux-mêmes ne le sont pas. Affirmer que tous les politiques sont pourris, ça se comprend. Les gens sont de plus en plus déçus et indignés. Mais Le Pen le dit aussi et là, ça bloque. Tu te dis "merde, j'ai dit la même chose que lui". Moi, je suis sûr que c'est un sacerdoce. Il y a des hommes politiques honnêtes, pas forcément des révolutionnaires. Mais ils sont étouffés et ça plaît aussi aux gens de croire que tout est pourri. Il faudrait pourtant réfléchir à la manière d'aborder la suite des événements. Il y a des questions qui sont aussi interdites, l'argent roi en est une. Pour moi, les termes Liberté, Egalité, Fraternité, sont des mots qui ne veulent plus rien dire. J'aime mon pays mais il y a de quoi baisser les bras. Ce n'est pas un constat, c'est encore au-delà de la colère. C'est profondément ressentir cette lâcheté extraordinaire de la majorité de la population et des gens qui ne sont pas loin de toi. C'est chacun pour sa peau, sauver les meubles. Mais nous ne sommes ni des prophètes, ni des professeurs. Ce morceau est sans prétention. C'est l'affirmation de certaines valeurs qui sont galvaudées. Mais égalité n'est pas égalitarisme et fraternité ne veut pas dire tout le monde sur le dos de tout le monde. Et bien qu'ici, nous soyons en collectif, chacun est individualiste. Ces paradoxes jamais résolus sont incontournables.

Avec le tandem gouvernemental, il y a de quoi s'en donner à coeur-joie ?

(Denis) Ça saute aux yeux de tout le monde. Même de ceux qui ont voté Chirac ! Quand Mitterrand faisait des conneries, il était malin. Il avait l'intelligence de contourner les problèmes. Chirac, lui, est obligé de reconnaître ses erreurs tellement il les cumule. C'est pire que tout, c'est lamentable.


(Bertrand) Politique ne devrait pas avoir la signification qu'elle a aujourd'hui. Tout est politique au sens de l'organisation des choses. La loi devrait échapper aux politiques.


(Denis) Les lois sont, de toute façon, trop vieilles. Elles ne sont plus adaptées au monde moderne, aux filouteries modernes, au malheur et à la misère modernes.


(Bertrand) Les lois doivent surtout être les mêmes pour tout le monde !


(Denis) Il faudrait passer à la sixième république.


(Bertrand) Je suis d'accord. Mais encore faudrait- il s'entendre sur quelle sixième république parce que je crois que le Pen veut lui aussi y passer (rires).


(Denis) Je rigolais, Jean-Matie (rires) ! Faite confiance à un système politique, de gauche ou de droite, qui est juste bon à administrer les affailes courantes et voit comment elles coulent, qui sait faire marcher le business des aimées et qui n'est pas apte à gérer la pauvreté, c'est pas possible, on ne peut pas leut faire confiance.

Et l'avenir de vos enfants, vous y pensez souvent ?

(Denis) Pour l'instant non. Ma fille n'a que deux mois. Ce n'est pas un truc qui me travaille encore.


(Serge) Moi, j'y pense. C'est super flippant parce que de plus en plus de gens sont dans la merde et je me demande comment ils vont s'en sortir. Tu penses donc forcément à tes enfants. La situation actuelle me fait penser à la révolution industrielle quand plein de gens sont restés sut le carreau. Les gens sont désespérés, il y a donc une économie parallèle qui se développe, qui s'organise. Nos enfants devront être assez forts pour trouver d'autres portes de sortie.


(Denis) Ce qui me sauve est l'esprit que les mômes ne seront pas résignés, qu'ils ne vont pas apprendre à vivre dans le système actuel en pensant qu'il n'y a que cette voie-là. Il faut être assez lucide pour reconnaître les erreurs du passé et faire qu'elles ne se reproduisent pas. Qu'ils soient plus malins, pas dans le sens baiser le voisin mais dans celui d'apprécier la vie.


(Bertrand) On a tout vu défiler lors de ce siècle, des gens les plus formidables aux plus pourris. Mais rien n'a été parfait. Il y a toujours eu des gens pour foutre tout en l'air même avec de bonnes intentions à la base.


(Serge) Mes mômes ont neuf ans et deux ans et demi. Je leur dis surtout d'apprendre, d'avoir un savoir, qu'ils comprennent ce qui se passe, où est-ce qu'ils vivent et de partager ça. Les gens de nôtre génération ou les soixante huitards croient à un idéal. Mais il faut aussi être capables de gérer la politique et l'économiee. Il faut que la génération future ait un bon niveau de connaissances.

Est-ce que Noir Désir est un groupe condamné au succès dans les pays francophones ?

(Serge) On ne réfléchit pas en termes de succès. On joue à l'étranger, c'est le principal.


(Bertrand) Il y a des réalités qui font que ce n'est pas si facile que ça. C'est regrettable de se sentir plus ou moins enfermés. Mais on ne veut pas être un symbole uniquement français. En ce qui concerne la France, on a peur de se faire enfermer dans un truc qui n'en finit pas comme cela s'est passé auparavant, Ça sanctionne une réalité. On ne peut pas multiplier les dates. On en tiendra compte sans rentrer dans l'obsession que tout le monde puisse nous voir.

Propos recueillis par JC Panek.

 

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