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Sorti de "Veuillez rendre l'âme (à qui elle appartient)" , "Les Inrockuptibles", février 1989

     Peut-être parce que les ports exercent une attirance auprès de tous ceux qui, un jour, en ont traversé un, on savait que l'itinéraire des quatre aventuriers bordelais passerait un jour par Liverpool. Une halte exaltante ou Ian Broudie, producteur respecté du meilleur de la scène anglaise, dans le rôle du vieux loup de mer, a réussi à les guider dans leur intarissable soif de découverte. Ils en ramènent " Veuillez rendre l'âme ", un livre de bord à la fois sombre, difficile et hanté, dont la frayeur ferait presque oublier que c'est une œuvre aussi majeure que personnelle. Une aventure audacieuse à l'heure ou nombreux sont ceux qui se laissent vivre dans un confort quotidien sans histoires. Eux choisissent d'explorer le marais, de maltraiter le blues, quitte à réveiller les fantômes de John Lee Hooker et de Hank Williams. Les nouveaux conquérants.

 

Pascal Bertin: Comment avez-vous vécu l'après-premier album?

 

Bertrand Cantat: en sortant d'un disque comme celui-là, il y a comme un vide, des repères que tu ne trouves plus, il faut du temps pour pouvoir en penser quelque chose. L'album était ni plus ni moins dans la moyenne de ce que nous attendions, nous avons bien été accueillis à tous les niveaux, la tournée a été un succès et il s'est passé des choses bien, même avec des journalistes (sourire...) La production de Théo Hakola représentait exactement ce que nous voulions et nous avons eu avec lui le contact profond qu'il nous fallait. Il faisait partie des gens avec lesquels nous aurions pu faire le deuxième album mais nous avions aussi envie d'essayer autre chose. De toute façon, nous sommes restés très attachés à lui. Nous referons sûrement quelque chose ensemble.

 

Et c'est là que vous tombez sur Ian Broudie...

 

Nous avions établi une liste de producteurs susceptibles d'être intéressés par une collaboration avec nous, ensuite l'élimination s'est faite d'elle-même. Le dernier sur cette liste a été Ian et nous avons été séduits par ce qu'il a pu dire après avoir écouté nos maquettes.

 

Ses productions sont pourtant assez éloignées de votre son...

 

De toute façon, nous n'avons jamais trouvé de disque dont nous aurions pu dire: voilà la production que nous voulons. Effectivement, nous aurions pu avoir peur d'être fondus dans un moule pop qui n'a rien à voir avec ce que nous faisons. Cela faisait longtemps que Ian n'avait rien produit, mais le plus important était qu'il nous avait entendus. Il savait donc à quoi s'attendre. A partir du moment où lui-même était intéressé, nous étions d'accord pour travailler avec lui. Nous nous sommes rencontrés deux fois à Bordeaux et le contact s'est établi très rapidement. Il avait vraiment aimé nos compositions, mais il faut dire que lui aussi entrait dans une phase nouvelle de sa vie. C'était donc quelque chose de nouveau pour lui, tout pouvait alors être fait ou inventé.

 

Il a déclaré avoir rarement rencontré un groupe aussi soudé...

 

Sur les choses essentielles, nous sommes très soudés. Cela pose parfois des problèmes collectifs, mais c'est vrai que c'est important pour nous (silence)...

 

Le fait de rester à Bordeaux ne serait-il pas un moyen de protéger cette union?

 

Si, complètement. C'est un moyen de protection, une façon de garder nos distances par rapport à Paris, aux fluctuations de la mode, qui nous font doucement rigoler, toutes ces discussions interminables et inutiles qui ne mènent à rien sur ce qui est bien, ce qui ne l'est pas... Si nous avions déménagé à Paris, avec tous les problèmes que cela aurait amené, nous n'aurions certainement pas pu faire ce que nous avons fait. Nous avons réussi à préserver l'unité du groupe après le premier album et les crises d'identité qui ont suivi. Je ne sais plus qui a dit qu'il fallait vingt ou vingt-cinq ans pour faire son premier album alors qu'on demande de sortir le deuxième en un ou deux ans. C'est exactement ce qui s'est passé pour nous, ce qui explique que le deuxième album n'ait pas vraiment été une partie de plaisir. Cela a été une Épuration permanente, nous avons été obligés d'aller toujours plus loin. La direction de l'album est devenue claire un an avant d'enregistrer... Mais grâce à cela, nous avons toujours su préserver l'excitation et cette peur de tout louper.

 

Considérez-vous ces conditions de travail comme professionnelles ?

 

Nous sommes semi-professionnels ! C'est carrément pathologique pour nous de garder une marge d'imperfection pour pouvoir donner le petit coup de pouce au bon moment. Nous ne pensons jamais êtres exactement prêts. C'est comme un gamin qui a un devoir de français à rendre le lundi matin et qui attend la nuit du dimanche, à trois heures du matin, pour le faire. C'est comme cela que nous fonctionnons, c'est la manière qui convient le plus à chacun d'entre nous, mÊme si cela ne semble pas encore professionnel de garder cette fameuse marge. Tout le paradoxe est de pouvoir garder le jaillissement, tout en continuant à le travailler.

 

Le premier album semblait être celui du feu alors que " Veuillez rendre l'âme " serait plutôt celui de l'air et de l'espace...

 

Le deuxième album est plus posé, mais il représente quand même le feu parce qu'il a été enregistré comme ça, à fleur de peau. Mais c'est vrai que l'Énergie y a été mieux contenue, mieux maîtrisée. On peut le comparer à une grosse peau verte très tendue qui serait à la limite de craquer mais qui ne craquerait pas, ou alors juste à la fin. La manière de travailler de Ian, sa façon de placer les instruments et de travailler les sons en finesse ont contribué à ce que l'on peut appeler un gros son mais qui reste malgré tout très aéré. Dans ce sens-là, l'album prend plus d'espace que le premier qui était plus étouffant... parce qu'étouffé.

 

Tes textes sont toujours particulièrement violents...

 

Pour moi, c'est avant tout une violence intérieure. Au moment où elle sort, c'est un aboutissement de ce qui se passe à l'intérieur. Tu trouves les textes vraiment violents?... J'ai besoin de faire sortir de la violence parce que c'est ce que je ressens à chaque seconde. J'en ai une peur maladive et moi-même, je suis très violent, dans mes sentiments en particulier. Mes textes sont une manière d'exorciser les choses, j'espère que c'est aussi une forme de beauté. L'écriture n'est pas très facile pour moi, savoir qu'il va falloir chanter mes textes devant des gens, en studio, que cela va être gravé définitivement, en gros, qu'il va falloir assumer ce qui a été écrit. C'est de la communication à l'extrême, puisque nous sommes, parait-il, dans l'ère de la communication, mais nous ne prétendons pas inventer quelque chose, ce serait plutôt une forme ancienne de communication qui est en train de se perdre et que nous essayons de retrouver.

 

Vous semblez très inspirés par les voyages...

 

Pour nous, le voyage représente l'ouverture. J'aime beaucoup écrire en mouvement, cela crée toujours quelque chose de nouveau. " Le fleuve " a été écrit au Canada.

 

" Aux sombres héros de la mer " est très significatif de votre attirance envers les ports. Est-ce l'Atlantique qui n'est pas loin?

 

Oui, c'est très important pour nous. C'est presque une banalité de le dire mais les ports dégagent quelque chose de particulier. Avec Ian, nous avons beaucoup parlé de Liverpool, qui est une ville en décomposition mais d'où quelque chose de magnifique se dÉgage. Un peu comme une fleur en décomposition. Mais malgré l'ambiance, " Les sombres hÉros de la mer " est une fausse chanson de marins, c'est une parabole au sujet de l'itinéraire dans la vie, de n'importe quel être humain qui traverse la vie bizarrement, " les océans du vide... " Jamais nous n'aurions fait de chansons de marins et cela semblait amusant de faire cette parabole. Ceci dit, j'adore les Pogues.

 

Musicalement, le sud occupe ici place importante parmi vos influences américaines...

 

Nous sommes influencés à la fois par l'est et l'ouest des États-Unis. Mais c'est vrai qu'on imagine facilement Joey dans le bayou, les marécages. Les ambiances glauques de ce genre d'endroits nous inspirent. De Los Angeles, nous aimons les Doors, le Gun Club et de l'autre côté: Richard Hell, Television, les Stooges... et puis le blues. De manière détournée, le blues est l'influence la plus évidente pour nous, même si nous ne sommes pas des spécialistes du genre. C'est ce que nous comprenons le mieux avec Billie Holliday. En opposition, " What I need " serait le manifeste rock plus classique, ce morceau est d'ailleurs venu tout naturellement en anglais. Nous avons essayé de le transformer en français mais il perdait de sa spontanéité.

 

Pourquoi ce besoin de s'exprimer à travers des personnages (Maria, Joey, Mary..) ?

 

J'aime bien raconter des histoires, ce sont des personnages symboliques. J'aime les gens et j'aime les endroits... donc, je mets des gens dans des endroits. Ils me sont à chaque fois inspirés par plusieurs personnes dont les traits de caractère m'ont fasciné.

 

Je trouve intéressant que vous mélangiez vos influences américaines tout en revendiquant votre culture française...

 

Nous revendiquons toute notre culture musicale anglo-saxonne, car tout ce que nous avons écouté vient principalement des États-Unis et de l'Angleterre. L'autre moitié vient de notre culture français et européenne. L'Europe moins l'Angleterre, j'insiste. Grâce à la poésie, la littérature, le cinéma, des gens comme Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont, Artaud... Nous sommes aussi influencés par le continent, des choses comme l'expressionnisme allemand en cinéma, le flamenco en Espagne, l'Italie. Même si on ne peut pas déterminer la part d'influence de chaque culture, tout ce patchwork crée notre identité alors que l'Amérique ne sera jamais qu'une influence musicale. La comparaison systématique avec le Gun Club à la sortie de notre premier album revenait à nier les 50% de notre identité français, de notre singularité, si toutefois nous en avons une. Le Gun Club faisait plus partie de nos influences à ce moment précis, nous aimons toujours leur côté épidermique, que nous partageons, mais il existe des différences fondamentales entre eux et nous. Et c'est très difficile à faire admettre aux gens.

 

Comment pensez-vous que le public ressente vos morceaux?

 

Notre musique sonne rock mais nous essayons d'y privilégier l'ambiance, ce qui laisse une marge d'interprétation à chacun. C'est étonnant comme les gens voient des choses complètement différentes. Mais c'est un fait voulu, car nos textes sont ambigus. Ce sont des tableaux que nous dressons et ils sont faits pour atteindre l'intimité de chacun, cela ne doit pas rester superficiel. Parfois, on nous dit exactement la même chose que ce que nous avons pensé en écrivant un morceau et cela fait plaisir. Pour ce nouvel album, nous nous attendons à tout entendre..

 

Vous êtes assez impressionnants sur scène...

 

Nous essayons d'y donner le maximum et il circule des choses très fortes entre nous, des Échanges qui sont encore plus Évidents sur scène. Je prends un concert comme une séance de chamanisme, je suis malade de monter sur scène alors qu'en même temps, c'est là où je me sens le mieux. Jamais je ne pourrais y être routinier et ainsi, tout pourra toujours y arriver. Il s'est créé une Émotion que nous ne connaissons nulle part ailleurs et qui peut nous entraîner très loin. De plus, nous y gardons la même marge qu'en studio, une marge de danger qui nous mets en déséquilibre permanent et qui nous donne l'impression d'être au bord du vide. J'espère que nous arrivons à y être généreux, nous essayons de donner mais nous y trouvons quand même beaucoup de plaisir et de sensations fortes. Il nous arrive parfois des choses assez Étranges sur scène, des coïncidences, des notes qui tombent, des improvisations pour lesquelles nous nous sommes posés des questions par la suite, des événements qui peuvent survenir de temps en temps, sans que cela soit calculé. Nous ne sommes par contre le fait de régler un peu plus notre show à partir du moment où nous n'y perdons pas en spontanéité. Nous avons encore à progresser au niveau de la précision mais nous sommes contre la mise en scène. Il y a des gens à qui cela convient très bien mais ce n'est pas notre truc. Prends Jacques Brel chantant " Amsterdam ", il faisait toujours les mêmes gestes au même moment mais il arrivait à chaque fois à se remettre en danger pour que le spectateur en prenne plein la gueule. C'est pour cela que je disais que régler un show n'est pas forcément un mal et peut-Être y arriverons-nous un jour.

 

Puisque vous ne vous refusez rien, qui souhaiteriez-vous pour la production du troisième album: John Clae ou Ray Manzarek?

 

John Manzarek ! Non, sérieusement, nous n'en avons aucune idée, peut-Être nous mêmes... Nous avons envie de réaliser un disque du début à la fin et c'est sûrement ce que nous allons commencer par faire pour la face B d'un prochain simple. Une chose est sûre: le troisième album ne nous prendra pas trois ans. Ce nouveau disque est trop écorché, nous sommes soulagés de l'avoir terminé et il nous faut maintenant passer à autre chose. Dans l'histoire du groupe, il représente une extrême, un véritable accouchement dans la douleur. Mais c'est lui qui devait sortir.

 

Pascal Bertin

Les Inrockuptibles n°15 - Février/Mars 89

 

 

 

 

 

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